Posted on

Interview avec Jerry Batista

Jerry Batista painting - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2102Jerry dessine à main levée un personnage sur le mur, avec un pallier divisant le mur en deux teintes pour son installation à la résidence ZAT.

Jerry Batista est originaire de Grajaú dans le quartier Zona Sul de Sao Paulo et codirige la galerie A7MA installée dans le quartier Vila Madalena, avec un groupe d’artistes et de sérigraphes qui ont évolué parallèlement à la scène graffiti-street art et musicale de Sao Paulo. Voici une interview de Jerry réalisée à Grajaú, accompagnée d’images d’une peinture murale qu’il a peint, ici, dans le quartier phare des fresques murales de Paris, le 13ème arrondissement, près de la station de métro Nationale, devant la première grande fresque de Shepard Fairey à Paris.

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2446

Jerry Batista mural fresque paris mairie 13th arrondissement by street art paris
Jerry ajoute sa couche de base pour sa peinture murale dans le 13ème arrondissement de Paris.

interview Jerry Batista in Grajau, Sao Paulo, Brazil, street art graffiti by street art paris
Jerry Batista explique la scène artistique locale de Grajaú dans une interview avec Streetartparis.fr.

Je pense à … comment as-tu appris … comment vois-tu la différence entre l’époque où tu étais plus jeune et que tu peignais, et cette nouvelle génération, y-a-t-il un changement de thème ?

Comment vois-tu ce nouvel horizon qui émerge ?

Alors… la différence commence par le fait que nous avions, certes, des professeurs, mais ils n’étaient pas vraiment des professeurs de graffiti, ils n’étaient pas des professeurs de cet art urbain… mais nous avions de bons enseignants ; cette nouvelle génération a eu la chance d’avoir des enseignants, de parler un peu de ces expériences …

Ce que je vois de différent… Grajaú a lui-même toujours été connu comme un lieu de peinture figurative. Cette nouvelle génération fait encore de la peinture figurative, mais un peu plus abstraite, le langage n’est pas pour autant plus clair que dans mon temps. Il y a des choses plus subliminales, certains messages ne sont pas si clairs. Je pense que c’est bien ce qui est en train de se passer, car cela montre que si l’art est le fruit d’une période, cette nouvelle génération ne peindra pas les mêmes choses que j’ai peintes. Ils vont créer de nouvelles choses qui appartiennent à leur époque … Ils ont des mots qu’ils utilisent beaucoup…

Jerry Batista mural fresque paris mairie 13th arrondissement by street art paris

L’utilisation des mots est-elle plus courante aujourd’hui ?

Ils utilisent plus les mots en effet … les mots singuliers ont toujours existé car ils expriment parfois certains moments ou choses ; la poésie frappe aujourd’hui parmi cette nouvelle génération de peintres, qui est aussi plus … plus vectorielle, quelque chose qui appartient au langage moderne, de l’internet. Je pense que c’est tout aussi bien.

Et (—) parfois ces mots chantent, parfois, ce sont des choses existentielles, ils font beaucoup ce genre de choses, parfois subliminales, un peu abstraites, et d’autres fois un peu plus … mais pas très évident mais plus avec quelques mots qui donnent une direction.

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2447Installation de Jerry Batista pour la Résidence artistique ZAT à Sao Paul, organisée par Tinho alias Walter Nomura.

Jerry Batista mural fresque paris mairie 13th arrondissement by street art paris

Jerry Batista painting - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris cpt Juliana Maria Cerquiaro
Détail d’une peinture à l’huile faite sur un tableau d’école brésilien d’origine pour l’installation ZAT de Jerry à São Paulo.

Jerry Batista oil painting sao paulo artist by street art parisPeinture à l’huile sur le plateau d’un casier d’écolier rouillé.

Des mots existentiels tels que ?

Ils ont plusieurs amis faisant des erreurs, perdant des gens, cela participe au changement, de sorte que ces éléments les affectent aussi, donc ils mettent ces choses essentielles, les choses de l’Internet. C’est ce qui est différent, ils représentent beaucoup de choses provenant d’Internet, mais aujourd’hui ils écrivent beaucoup de messages, ils utilisent beaucoup cette manière de communiquer, donc je pense que c’est important aussi.

Comment utilisent-ils Internet ?

Oh, ils utilisent leur Instagram, leur Facebook pour toucher le plus de monde possible, mais pas seulement les personnes de la communauté. Donc ils peignent ici et là mais ils sont également préoccupés par les habitants de la Zona Norte donc cela se répand davantage. Ils essayent aussi d’avoir, par ce biais, des contacts avec ces gens, donc c’est vraiment bien, Ils viennent ici et vont peindre également dans le centre, donc c’est assez saisissant.

Une chose que je vois et qui est frappante, est l’utilisation du latex, ils en utilisent beaucoup, puisqu’ils n’ont pas le choix, l’aérosol est cher et le latex un peu plus abordable, on peut remplir de grande surface avec, alors la plus part des gens à Grajau utilise toujours le latex avec l’aérosol ce qui est enfaite une vieille technique de l’école du graffiti, exactement pour cette raison, à cause de la nécessité. C’est assez frappant ici en ville.

Jerry Batista eduardo srur - street art graffiti sao paulo brazil by street art parisJerry Batista et ses amis, parmi lesquels l’artiste conceptuel brésilien, Eduoardo Srur.

Tu parlais de l’horizon, mais je n’en ai pas très bien saisi le concept…

Tu vois les gens, comment ils utilisent, comment ils utilisent l’information, ils doivent changer… ce qui est aujourd’hui plus large. Je pense que l’évolution des artistes est liée à cette ouverture, donc tu continues de collecter des choses et de les traiter.

Comment tu vois ces artistes, pas seulement de la nouvelle génération ; comment il tire profit de cet horizon plus étendu ?

J’aime beaucoup ce nouveau procéder, d’internet… Je pense que c’est un très bon moyen d’expression orale, les photos, aujourd’hui tu postes une photo et quelqu’un que tu ne connais pas en Angleterre la commente et te donne la possibilité d’échanger avec elle, parfois il ne parle pas la même langue mais la discussion est quand même possible, donc je pense que c’est vraiment bien comme ça, de voir des gens qui s’identifient eux mêmes, pas juste les brésiliens mais des gens de partout ; ce web, ces contacts que nous collectionnons sont vraiment importants pour le monde moderne, je pense, pour ne pas rester bloqué à un seul endroit.

Je pense que le risque aujourd’hui d’être un artiste et de mourir dans son quartier est très bas si tu utilises internet… tu vas avec ces gens qui vont aimer ce que tu aimes et qui vont vouloir te suivre, le processus de ton travail, c’est un peu ça.

Il parle de la possibilité de nos jours d’absorber cette information qui est produite (…) mais il va la réinterpréter ici, les techniques, les thématiques, comment tu vois ça ?

Comment tu ressens cette interprétation, de la réalité locale, comment tu vois les œuvres des autres artistes… Cela va et vient vers toi et tu continues ton travail, comment tu vois ça ?

Le problème des influences, du monde moderne, cela te fait aussi entrer en contact avec d’autre artistes, d’autres personnes.

Parmi notre école, nous avons toujours été préoccupé par ce fait de copier les autres, de les voir… dans une telle extension de la vieille école, qui est formé par Tinho, Jame, ces gens font face à des problèmes, tu sais, et puis les histoires arrivent, les gens critiques, alors ils se mettent à se concentrer pour trouver leur propre style.

Je pense que ces choses sont importantes mais il faut prendre en compte qu’être unique est le seul secret pour développer un bon art (…) Une fois, les gens ont demandé, une femme à demander à un photographe : “Oh, il y a tellement de photographes aujourd’hui…”, le type a commencé à prendre des photos, tout le monde lui disait de ne pas poursuivre car il y a déjà trop de monde faisant la même chose. “Qu’est-ce que tu penses de ça?” Le type lui répond “Si tu as une unique vision, si ton point de vue est spécial, tout le monde voudra le voir car les gens veulent voir l’individualité, ce que chacun a à offrir.” Alors les gens se sont sentis concernés, d’avoir quelque chose d’unique et de spécial à transmettre, mais c’est évident que les références et les influences ne peuvent être oubliées.

Mais oui, pour absorber ça et l’utiliser pratiquement comme un proverbe chinois, tu utilises une parole pour… pour utiliser une expérience de quelque choses d’autre, pour absorber ça et savoir comment l’utiliser, d’une manière différente, sans copier, pour avoir un impact, un contexte (…) c’est très important et je pense que ce phénomène arrive très fréquemment ici à Grajau, les gens arrivent à retranscrire cela très bien (…) quand un type chante une chanson, du rap, il y a toujours un contexte, une vision, ils veulent seulement transmettre un message de l’intérieur vers l’extérieur ou alors cela vient de l’extérieur vers l’intérieur, donc je pense que c’est ça, ils reçoivent quelque chose de l’extérieur et puis ils pensent “cool, j’aime bien ça, et maintenant regarde ce qu’on a à l’intérieur de nous pour toi”, donc c’est comme un échange.

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2458

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2448

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_2513

Jerry Batista classroom installation ZAT artist residency - street art graffiti sao paulo brazil by street art paris IMG_3410

Et à propos du contexte, exactement, penses-tu que c’est cela qui fait que quelque chose est unique ?

Je pense que c’est la cohabitation de tout le monde, ici la famille est quelque chose de vraiment très fort, tu sais, c’est précieux dans la vie de chacun, la nouvelle génération ne laisse pas ses parents comme ça, au contraire…

Bien que quelques-uns ne suivent pas ça, mais je pense que le contexte, ces difficultés ou ces joies que toutes les familles rencontrent, que chacun vit, c’est déjà transmettre quelque chose à l’autre, donc je pense que c’est très important, c’est presque comme la littérature du nord du Brésil, c’est un peu comme ça, tu sais, les gens agissent comme “regarde dans ma rue il y a ça”, les gens veulent montrer et dire “ma famille a ça et ça” ou “ma famille n’a pas ça et ça”. Donc cette présence est très importante, tu veux, tu transformes, les jeunes gens veulent montrer un bout de ces changements, de leur évolution, donc je pense que c’est très caractéristique de chaque artiste de ce quartier.

Jerry Batista mural fresque paris mairie 13th arrondissement by street art paris

—-

Jerry Batista sur Facebook, ici.

Jerry Batista sur Instagram, ici.

 

Posted on

Interview avec Mathieu Tremblin

Mathieu Tremblin interview by street art paris dI4KLLTag Clouds “Rue Jules Ferry,” 2012, Arles

Originaire du Mans, Mathieu Tremblin travaille à Strasbourg sur des pièces parfois subtilement satiriques comme manifestement candides. Avec une approche de la ville liée aux textes libertaires des années 60, aux Visual Studies ou encore à la French Theory, Mathieu Tremblin développe avec humour et subtilité une pratique artistique de gestes, d’actions et d’interventions pour un public de passants observateurs. Street Art Paris le rencontre pour échanger sur les relations entre propriété publique, pouvoir de l’art et le contexte urbain.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2015_globalcolorlocalmarket_marseille_mathieutremblin_img_0571Global Color, Local Market, 2015, Marseille

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2010_OUVERT24H24_TOULOUSE_MATHIEUTREMBLIN_1007632 copyOuvert 24H/24 (OPEN 24 HOURS A DAY), 2010 Toulouse

Comment en es-tu venu à intervenir dans la ville ?

Quand je suis arrivé à Rennes pour étudier en 1998, j’ai rencontré un écrivain, Stéphane Bernard, qui est très vite devenu le grand frère que je n’avais jamais eu et nous avons beaucoup partagé à propos de la société dans laquelle nous vivions. Quand je l’ai rencontré, c’était quelqu’un de très sombre parce qu’il avait grandit dans une ville moyenne française dans les années 80, de celle où il n’y a rien à faire quand on est adolescent. Et je me retrouvais en lui, ayant moi-même vécu adolescent  dans une ville moyenne dans les années 90. Il m’a introduit à la Cold Wave, à la No Wave et à la musique industrielle, électronique et expérimentale avec des figures emblématiques comme Alan Vega ou Genesis P-Orridge. Il m’a fait connaître de nombreux auteurs américains comme Bret Easton Ellis, Don DeLillo ou Thomas Pynchon et quelques théoriciens qui ménageaient une critique radicale de la société de consommation et de communication comme, par exemple, Guy Debord et son ouvrage La Société du Spectacle.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2013_VANILLAURBANFURNITURE_DOCUMENTATION_TOULOUSE_MATHIEUTREMBLIN_IMG_6459 copyVanilla Urban Furniture, 2013, Toulouse

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2016_streetartevaluation_documentation_lisboa_mathieutremblin_img_20160514_115029 Street Art Evaluation, “What is commissioned Street Art the name of?”, 2016, Lisbon

L’approche de Debord est singulière en ceci qu’il ne résume pas sa critique à un rapport de classes, comme d’autres philosophes politiques ont pu le faire avant lui, mais il s’attaque à l’économie des relations au monde elle-même qu’il désigne comme le Spectacle. Un filtre – la représentation – qui nous maintient à distance de nous même et des autres, qui nous éloigne de nos expériences et de nos désirs réels et y substitue ceux créés de toutes pièces par la société de consommation auxquels nous ne pouvons avoir accès que par procuration. À partir de cette analyse, il a tenté avec ses comparses des Lettristes puis des Situationnistes dans les années 60 de mettre en œuvre des méthodes qui aillent au-delà de l’art, vers des pratiques comme la dérive ou le détournement qui permettent de vivre intensément, de dépasser le rapport spectaculaire au monde que la société construit. Ces théories et ces concepts opérationnels ont beaucoup influencé mon regard et ma pratique dans la ville, par exemple à travers cette volonté que je partage avec d’autres artistes de produire des formes déjà-là, qui ne sont pas reconnaissables comme de l’art. C’est une manière d’intensifier la vie et de transformer  notre vision du monde, en contribuant à un imaginaire urbain qui dépasse les apparences que produit la société de consommation.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 0-zpesHypertag “Cli,” 2012, Arles

Lorsque j’étais adolescent, je refusais d’adhérer à l’idéal promu par les médias de masse et la société de consommation. Je me sentais agressé et oppressé par le système et j’étais en recherche d’autres grilles de lecture. L’option art que j’avais suivi au lycée m’a apporté des embryons de réponse avec une introduction aux avant-gardes artistiques du vingtième siècle comme Dada ou Fluxus pour qui il s’agissait que l’art rende la vie plus intéressante que l’art même. En 1996, j’ai arrêté de regarder la télé avec la découverte d’Internet. Mon père avait installé un modem à la maison en utilisant la connexion de l’université où il travaillait. J’ai découvert un réseau horizontal, avec des sites Internet HTML fait maison et des discussions avec des inconnus vivant en Europe sur IRC ; j’ai eu accès à une connaissance du monde sans le filtre des médias de masse et cela a transformé définitivement mon regard sur les rapports entre l’art, la culture et la société par la même occasion.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2013_DROITDEGLANAGE_DOCUMENTATION_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7719 copyMathieu Tremblin interview by street art paris 2013_DROITDEGLANAGE_DOCUMENTATION_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7728 copyDroit de Glanage, 2013, Arles

Puis j’ai rencontré TETAR, JIEM et  MOOTON, qui faisaient du graffiti ensemble et qui étaient dans ma promotion. J’ai fait de l’exploration urbaine avec eux – le patrimoine industriel en ruine me fascinait – et à un moment j’ai vu le plaisir qu’ils éprouvaient en faisant du graffiti et je m’y suis mis. Cela correspondait à un cheminement parallèle avec mes lectures et notamment La Théorie de la Dérive des Situationnistes. Le livre discute l’idée de ne pas sortir de sa routine quotidienne et de trouver un moyen de rendre votre vie plus aventureuse en travaillant. Le graffiti et en particulier le tag m’a semblé un moyen de vivre une expérience aventureuse dans la ville ; faire du graffiti conduit à rechercher des espaces à peindre, donc à découvrir de nouveaux endroits et envisager l’environnement urbain de manière ludique en ce qui concerne l’architecture. En changeant d’échelle de pratique, en appréhendant les matériaux à fleur de surface avec vos outils, vous acquérez de manière manière pragmatique et expérimentale une perception inouïe de comment fonctionne la ville.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2011_FRUITSSKEWER_DOCUMENTATION_NIJMEGEN_MATHIEUTREMBLIN_DSC_3049 copy

Fruits Skewer, 2011, Nijmegen

Quand JIEM est rentré de Berlin en 2003, les graffitis qu’il y avait vu et photographié avaient modifié complètement sa lecture du paysage urbain ; désormais, il fallait peindre à l’échelle des façades que les writers berlinois investissaient avec des pots d’acrylique, rouleaux et perches télescopiques. Nous avons investis les murs géants des friches et terrains vagues rennais avec des rouleaux et avons commencé à changer de blazes tout le temps, jusqu’à ne plus faire de name writing du tout et écrire juste des mots, des slogans. Nous étions en contact avec toutes les industries d’usines underground, terrains vagues dans la ville. En 2006, pendant quelques mois nous avons agi sous le pseudonyme des Poetic Roller et nous avons peints une poignée de phrases poétiques la nuit en dialogue avec l’atmosphère qui habitait les lieux. Puis avec David Renault, nous avons fondé le duo Les Frères Ripoulain et pendant deux ans nous avons peints des slogans dans la même lignée, à échelle du corps et de jour au culot, habillés en peintre en bâtiment – sans demander d’autorisation. Nous avons constaté qu’il était plus facile d’intervenir sans autorisation tout en légitimant notre démarche dans le dialogue avec les passants que de le faire de nuit où en définitive, suspects par défaut, les seuls échanges que nous pouvions avoir étaient ceux avec la police ou les services de sécurité privés qui étaient justement engagés pour faire en sorte que rien ne se passe dans les lieux qu’ils surveillaient. Puis quand nous avons eu fait le tour des lieux à propos desquels nous voulions révéler par l’apposition de ces fresques typographiques une histoire souterraine, nous avons encore une fois changé de medium et de méthode choisissant d’adopter à partir de là des formes existantes en fonction de la situation urbaine avec laquelle nous voulions interagir, de l’influence que nous voulions produire sur l’imaginaire urbain.

Comment se développent tes interventions ?

Je fais en sorte que ma pratique soit prétexte à vivre une expérience inédite et inversement que chaque expérience vécue ou observée dans la ville puisse donner lieu à un geste.  J’observe le rythme de la ville, la façon dont les individus et les signes interagissent et produisent en creux des formes dans un jeu d’apparition et de disparition. Ces formes sont en rapport à ce qui est présent ou ce qui se passe dans la rue. Parfois, elles font aussi référence à l’histoire de l’art. Lorsque je travaille de manière indépendante, ce geste se résume à un exercice de liberté, un signe qui trouve une existence par et pour lui-même ; lorsque je suis commissionné, je veille à ce que mon intervention soit à même d’attirer l’attention des passants auxquels elle s’adresse. Je travaille néanmoins la plupart du temps sans autorisation mais je ne cherche pas pour autant la défiance… ou la légalité. J’essaie d’agir avec le maximum d’horizontalité et de transparence afin de dissoudre le pouvoir y compris celui de l’auteur sur le devenir de son propre geste. En effet, si je m’inspire, par exemple, des graffitis anonymes présents dans la ville et que je les considère ainsi comme des formes dignes d’intérêt, qui serais-je pour prétendre que mon geste pictural sur un mur sera plus important ou plus pertinent que celui d’un citoyen qui l’aurait fait sans perspective artistique ? Il s’agit de ménager un équilibre entre tes désirs personnels, l’expression de tes concitoyens en regard de la gouvernance publique/privée de la ville.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2016_liberteegalitesoldes_documentation_strasbourg_mathieutremblin_img_1832 Liberté Égalité Soldes, 2016, Strasbourg

Peux-tu nous parler de ton rapport à la propriété publique/privée en regard de l’art dans la ville ?

Depuis deux décennies, les gouvernements français successifs sabordent les services publics et peu à peu les municipalités laissent à des sociétés privées la gestion opérationnelle de la ville. La conséquence logique de cet état de fait est que la gouvernance de la ville a mutée d’un horizon qui était l’intérêt commun et collectif vers celui de la rentabilité. Et malheureusement, on ne peut pas reprocher à des sociétés privées de se comporter de manière propriétaire. Les transports en commun deviennent hors de prix, des portions de rues entières sont gérées comme des galeries marchandes à ciel ouvert, des services de sécurité privés se voient octroyer un pouvoir que seule la police détenait auparavant… Le citoyen est de plus en plus considéré et réduit à un consommateur au sens où il devient difficile de pratiquer la ville de manière financièrement désintéressée. Les places publiques – réminiscences supposées de la figure de l’agora en démocratie – sont minéralisées et les rares mobiliers urbains sont implantés de telle sorte qu’il soit sinon inconfortable, impossible d’occuper la place publique. Cela créé des situations paradoxales comme, par exemple, la SNCF qui ouvre des espaces en riche dont elle est propriétaire et fais un appel d’offre sans budget pour que les artistes s’en emparent, alors que cette société veille à ce que ceux qui le font déjà sans permission et à leur frais depuis des années (organisateurs de free parties et graffeurs entre autres) ne puissent plus les pratiquer.  Alors qu’Internet a permis l’émergence pour les citoyens de formidables initiatives collaboratives, horizontales, ouverts au partage libre en ligne, les technocrates au pouvoir, vassaux de lobbies propriétaires, s’échinent à ce que le terrain commun in vivo, la ville, devienne un espace de contrôle et de coercition.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2011_ATRAPFORKINGS_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_1101203 copyA Trap for Kings, 2011, Arles

La propriété privée est devenue la pierre angulaire de notre société et elle aliène les désirs et les rapports humains. La relation de partage qui me semble aujourd’hui se rapprocher le plus d’une alternative est celle de la relation à une œuvre d’art. Son propre est que l’œuvre ne s’épuise pas après avoir été consommée culturellement. Ce qui d’une manière la fait échapper à l’obsolescence programmée, condition essentielle de l’économie capitaliste. Je ne parle pas de l’œuvre d’art en tant qu’objet mais en tant qu’œuvre d’esprit : au contraire, les œuvres d’art recèlent en elles-même des sensations et des idées – qui appartiennent à tout le monde – et un pouvoir de transformation de l’imaginaire – dont tout un chacun peut faire l’expérience – et qui ne peuvent pas être réduits ou asservis par la propriété individuelle. L’intérêt que revêt de mon point de vue l’intervention urbaine tient à ce caractère sinon d’immatérialité, de temporalité. La destruction prévisible à un horizon proche – puisque dépendant des aléas, de la bien/malveillance des passants, de la rigueur des services de la voirie ou encore des plans de renouvellement urbain – lui confère une forme d’intensité. Ce qui devient rare, ce n’est plus un artefact comme c’était le cas avec les œuvres d’art à la période moderne mais l’expérience d’une situation.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2012_TRACTS_PARIS_MATHIEUTREMBLIN_IMG_8137 copyTracts, 2012, Paris

Quel est le pouvoir de l’art selon toi ?

Un des principes émancipatoires de l’art pourrait être décrit comme un cheminement initiatique qui tend toujours à mettre en crise nos zones de confort. Enfant, j’étais intéressé par Picasso pour son rapport de déconstruction des règles de la représentation, de la perspective ou de l’anatomie. Adolescent, j’ai délaissé Picasso pour les univers hallucinatoires de Dali inspiré par les rêves et portés par la pensée surréaliste. Puis adulte, je me suis détaché de la peinture moderne pour aller vers des démarches plus conceptuelles et expérimentales ; je n’ai conservé que Magritte dont les compositions graphique en collage de temporalité ou de point de vue sont plus proche d’une poétique quotidienne et m’inspirent encore. Une découverte amène un geste, qui amène une remise en cause des certitudes qui ont motivées ce geste. De l’art, c’est le pouvoir de transformation qui importe. Découvrir une œuvre, c’est ployer son esprit et se projeter dans la perception d’un autre, afin d’expérimenter une sensibilité nouvelle – en ceci qu’elle est altérité – avec un horizon à atteindre : aller au-delà de la définition de l’art pour retourner à la vie, pour être intensément présent au monde.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2014_PARKINGTICKETBOUQUET_MONTPELLIER_MATHIEUTREMBLIN_IMG_5248 copy

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2014_PARKINGTICKETBOUQUET_MONTPELLIER_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7858 copyParking Tickets Bouquet, 2014, Montpellier

—–

Tous les images par Mathieu Tremblin

Pour plus d’information sur Mathieu Tremblin: Facebook  et site.

—–

Interview: May 2015.

Posted on

Interview with Mathieu Tremblin

Mathieu Tremblin interview by street art paris dI4KLLTag Clouds “Rue Jules Ferry,” 2012, Arles

Originally from Le Mans, Mathieu Tremblin works in Strasbourg on multi-dimensional pieces that are sometimes subtly satirical and other times blatantly candid. With an approach to the city linked to sixties libertarian texts, Visual Studies, and French Theory, Mathieu Tremblin develops humorous and subtle artistic gestures, actions and interventions for an audience of passersby. In this interview Mathieu discusses the relationship between public ownership, the power of art and the urban context.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2015_globalcolorlocalmarket_marseille_mathieutremblin_img_0571Global Color, Local Market, 2015, Marseille

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2010_OUVERT24H24_TOULOUSE_MATHIEUTREMBLIN_1007632 copyOuvert 24H/24 (OPEN 24 HOURS A DAY), 2010, Toulouse

How did you begin making urban interventions?

When I arrived in Rennes to study in 1998, I met a poet, Stéphane Bernard, who soon became the big brother I never had, and we shared a lot of thoughts on the society that we lived in. At that time, he was a very dark person because of having grown up in an average French city during the 80s, the type of city where there is nothing to do when you’re a teenager. I found myself in him, having myself lived in a small town as a teenager in the 90s. He introduced me to the Cold Wave, No Wave and industrial, electronic and experimental music with iconic figures like Alan Vega and Genesis P-Orridge. He introduced me to a number of American authors, such as, Bret Easton Ellis, Don DeLillo and Thomas Pynchon, as well as different theorists who had spared a radical critique of consumer and communication society, such as Guy Debord and his book, The Society of Spectacle.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2013_VANILLAURBANFURNITURE_DOCUMENTATION_TOULOUSE_MATHIEUTREMBLIN_IMG_6459 copyVanilla Urban Furniture, 2013, Toulouse

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2016_streetartevaluation_documentation_lisboa_mathieutremblin_img_20160514_115029 Street Art Evaluation, “What is commissioned Street Art the name of?”, 2016, Lisbon

Debord’s approach is unique in that it does not summarize his criticism to a fight between classes, like other political philosophers have been doing before him, but he tackles economic relationships in the world it – what he calls Spectacle. Spectacle is a filter – representation – that keeps us away from ourselves and from others, that is taking us away from our experiences and our real desires and replacing those by the ones created by the consumer society that we can not access by proxy. From this analysis, he tried with his colleagues of the Lettrists then the Situationists in the sixties to implement methods that go beyond art, towards practices such as dérive or détournement that can permit you to live intensely and overcome the false relationship to the world that the society is building. These theories and operational concepts have greatly influenced my look at and my practice in the city, for example through the will that I share with other artists to produce forms that are already there, which are not recognizable as art . It’s a way to increase the life and transform our world, contributing to an urban imaginary that goes beyond appearances produced by consumer society.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 0-zpesHypertag “Cli,” 2012, Arles

When I was a teenager, I refused to join the ideal promoted by the mass media and the consumer society. I felt agressed and oppressed by the system and I was looking for other reading grids. The art class I was following in high school gave me some answers with an introduction to the artistic avant-gardes of the twentieth century as Dada and Fluxus to whom art was making life more interesting than art itself. In 1996, I stopped watching TV with the discovery of the Internet. My father had installed a modem at home using the connection of the university where he worked. I discovered a horizontal network with HTML homemade websites and discussions with strangers living in Europe on IRC; I had access to a knowledge of the world without the filter of the mass media and it definitely changed my view on the relationship between art, culture and society at the same time.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2013_DROITDEGLANAGE_DOCUMENTATION_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7719 copyMathieu Tremblin interview by street art paris 2013_DROITDEGLANAGE_DOCUMENTATION_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7728 copyDroit de Glanage, 2013, Arles

Then I met TETAR, JIEM and MOOTON, who were doing graffiti and who were in my class. I did urban exploration with them – the industrial heritage in ruins fascinated me – and at one point I saw the pleasure they felt in doing graffiti and I got into it. This corresponded to a parallel path with my readings including La théorie de la dérive by the Situationists. The text discusses the idea of going out of your daily routine and find a way to make your life adventurous. Writing graffiti and especially tagging seemed a way to live an adventurous experience in the city; doing graffiti brings you to search spots to paint, so to discover new places and explore urban environment in a playful way regarding its architecture. By changing scale of practice and apprehending the material of various surfaces with your tools, you are gaining pragmatic and experimental unexpected perception of how the city works.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2011_FRUITSSKEWER_DOCUMENTATION_NIJMEGEN_MATHIEUTREMBLIN_DSC_3049 copy

Fruits Skewer, 2011, Nijmegen

When JIEM came back from Berlin in 2003, graffiti he had seen and photographed completely changed his reading of the urban landscape; now he had to focus on the walls that Berlin writers were investing with acrylic jars, rollers and telescopic poles. So we started to invest the giant walls of wasteland and abandoned factories in Rennes with rolls, changing of name all the time, until no longer we weren’t doing name writing at all and just write words and slogans. In 2006, we acted under the pseudonym of Poetic Roller during a few months and painted a couple of poetic phrases by night in dialogue with the atmosphere of the places. Then David Renault and I  founded the duo Les Frères Ripoulain and we painted slogans at a body scale during the day for two years dressed as house painters – without asking permission. We realized it was easier to intervene without authorization while legitimizing our approach in the dialogue with passerby, than doing it by night where our activities would ultimately looked suspicious, and the only exchange that we could get would be with the police or private security services that were just committed to ensure that nothing happens in the places they were responsible of. Then after we had painted the places on which we wanted to spread typographic frescoes about underground history, we changed once again of medium and method and since then adopted existing forms according to the urban situation we wanted to interact with, or depending of the influence we wanted to produce on the urban imaginary.

How do you develop your interventions?

I make sure that my practice is a pretext to live a new experience and conversely that every experience or observation in the city could lead to a gesture. I watch the rhythm of the city, the way people and signs interact and produce a kind of aesthetics in a cycle of appearance and disappearance. These forms are related to what is present and what is happening in the street. Sometimes they also refer to the history of art. When I work independently, this gesture correspond to an exercise of freedom, a sign that has an existence by and for itself; when I’m commissioned, I ensure that my intervention is likely to attract the attention of passersby whom it is addressed. But I work mostly without permission even if I am not looking for provocation… or legality. I try to act with maximum transparency and horizontality to dissolve the authority including the one of the author regarding his own gesture. While I’m inspired by anonymous graffiti found in the city that I consider as forms of interest, who would I be to claim that my act of painting on a wall will be greater or more relevant than the one that a citizen would have done without artistic intent? This is a balance between your personal wishes, the expression of your fellow citizens facing public and private governance of the city.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2016_liberteegalitesoldes_documentation_strasbourg_mathieutremblin_img_1832 Liberté Égalité Soldes, 2016, Strasbourg

Can you tell us about your relation to public/private ownership regarding the fact of doing art in the city?

For two decades now, successive French governments scuttled utilities and gradually municipalities allowed private companies the operational management of the city. The logical consequence of this fact is that the governance of the city has mutated from a horizon that was the common interest, to the profitability. And unfortunately, we cannot blame private companies to manage things in an ownership oriented way. Public transport became overpriced, whole portions of streets are managed as shopping malls, private security services are granted a power that only the police had previously… The citizen is increasingly considered and reduced to a consumer in the sense that it becomes difficult to practice the city in a financially disinterested manner. Public places – supposedly reminiscent of the figure of the agora in democracy – are mineralized and the rare street furniture are conceived so that it is uncomfortable, even impossible to occupy the public square. This creates paradoxical situations, such as the SNCF (French railway company which is now mostly private), which opens spaces which it owns and do an open-call without any budget for motivated artists, while the same company ensures that those who already invest those places without permission for years (free parties organizers and graffiti among others) can no longer practice it. While the Internet has allowed for the emergence citizens tremendous collaborative initiatives, horizontal and open to free sharing online, technocrats currently governing are vassals of corporate lobbies and tend to turn the city, our common living ground, into an area of ​​control and surveillance.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2011_ATRAPFORKINGS_ARLES_MATHIEUTREMBLIN_1101203 copyA Trap for Kings, 2011, Arles

Private ownership has become the cornerstone of our society and it alienates all desires and human relationships. The sharing relationship that seems to me  as close as an alternative type of relationship is the one you could develop with a work of art. His own is that the work cannot be exhausted after being consumed culturally. In a way, it’s escaping to planned obsolescence which is the essential condition for the capitalist economy to be wealthy. I’m not talking about the work of art as an object but as concept: on the contrary, works of art contain in themselves sensations and ideas – that belong to everybody – and a  power of transformation of imaginary – which everyone can experience – and that can not be reduced or enslaved by individual property. The interest is of my point of view the urban intervention holds that character otherwise immateriality, temporality. The destruction predictable near horizon – as dependent on the vagaries of the good / malicious passersby, of the rigor of cleaning service or of the urban renewal plans – gives it a form of intensity. What is rare is not the work as an artifact (as it was the case with the works of art in the modern period) but the fact of being able to experience a situation.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2012_TRACTS_PARIS_MATHIEUTREMBLIN_IMG_8137 copyTracts, 2012, Paris

What is the power of art to you?

An emancipatory principles of art could be described as an initiatory journey that always tends to put our comfort zones in crisis. Child, I was interested by Picasso for his deconstruction of the rules of representation, perspective or anatomy. Teenager, I went away from Picasso to focus on the hallucinatory world of Dali inspired by dreams and carried by the surrealist thought. Then adult, I detached myself from modern painting to go towards more conceptual and experimental approaches; I have kept Magritte’s univers whose graphic compositions by bonding or temporality of perspective are closer to an everyday poetic and is still inspiring me. A discovery of a field of art brings a gesture that brings you to question the certainties that have motivated that gesture. It’s the transformative power of art that matters. Discovering a work forces you to bend your mind and project yourself into the perception of someone else, in order to experience a new sensibility – in a way that it is otherness – with a horizon to achieve: to go beyond the definition art in order to return to life and to be intensely present to the world.

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2014_PARKINGTICKETBOUQUET_MONTPELLIER_MATHIEUTREMBLIN_IMG_5248 copy

Mathieu Tremblin interview by street art paris 2014_PARKINGTICKETBOUQUET_MONTPELLIER_MATHIEUTREMBLIN_IMG_7858 copyParking Tickets Bouquet, 2014, Montpellier

—–

All images by Mathieu Tremblin

More informations about Mathieu Tremblin: Facebook  and website.

—–

Interview: May 2015.

Posted on

Des graffitis sur la Place de la République

Graffiti Place de la République Cafe de Monde et Média La place de la République est un lieu de vie important pour la communauté parisienne ainsi que pour les touristes qui visitent la capitale; c’est aussi une place populaire pour les skateboardeurs, les musiciens et les sans abris.

Sur la place de la République, après qu’un incendie accidentel se soit déclaré au Café Monde et Média, un panneau d’affichage de trois mètre de haut a été érigé le temps des réparations. Pour le décorer, les services de la mairie de Paris ont fait appel à un galeriste qui a contacté un groupe d’artistes.

Cette oeuvre ne devait pas inclure de messages politiques ou religieux. C’est pourquoi nous avons juxtaposé les messages hautement politiques ornant la statue de la République, avec les photos du mur. Voici une interview sur le nouveau projet de graffiti avec l’un des artistes et un journaliste vétéran du graffiti, Nicolas Gzeley de  Spraymium Magazine.

graffiti Place de la République Alëxone, Hobz, Sowat, Nebay Le travail d’Alëxone, Hobz, Sowat, Nebay sur le panneau d’affichage autour du Café Monde et Média, Place de la République.

Quelle est la différence entre le graffiti et le street art ?

Le graffiti et le street art sont deux mondes différents mais qui partagent une forte connexion. Beaucoup d’artistes graffiti de ma génération, y compris moi-même, sentent qu’ils sont à la frontière entre ces deux mondes. Pour moi, la différence majeure est que le graffiti s’impose de lui-même, peu importe comment  : il parle de la liberté, de la peinture ou de l’écriture, et le « ce que tu penses m’est égal, tu n’es pas un artiste graffiti, tu peux aimer ou pas ». Le street art se focalise davantage sur des propositions, des questionnements ou la séduction du public. Les artistes graffiti peignent pour leurs pairs avec un esprit de compétition. Les street artistes peignent pour les gens, la seule compétition pour les street artistes est combien de likes ils ont sur Facebook ou Instagram, bien que cela doit certainement être vrai aussi pour les artistes graffiti. Je n’essaie pas d’opposer le graffiti au street art, j’aime les deux, et je déteste les deux. Les artistes qui ont peint ces murs viennent tous de la culture graffiti.

Pourquoi les artistes graffiti ressentent souvent le besoin de peindre dans des lieux publics et privés illégalement ?

Beaucoup d’artistes sur ce mur de République continuent de peindre illégalement, certain continuent dans le style hardcore [street bombing] d’autres continuent illégalement mais comme il faut. Peindre illégalement est une garantie de liberté dans la création, contrairement aux murs commissionnés où l’on est obligé de peindre d’après une demande spécifique. Pour beaucoup d’entre nous qui peignons depuis 20 ans, c’est une passion, donc on ne veut pas que quelqu’un nous dise ce qu’il faut peindre. Dans ce cas, peindre illégalement reste la meilleure solution, jusqu’à ce que quelqu’un te demande de peindre un mur légalement et te garantit une liberté totale, mais ceci arrive rarement. Habituellement, quand quelqu’un te demande de peindre un mur, il a des indication à donner sur la pièce que tu dois peindre.

graffiti Place de la République Je suis charlie Charlie HebdoPoster en soutien à Charlie Hebdo, et les dessinateurs qui ont été tués dans l’attaque, collé sur la statue de la République.

graffiti Place de la République Katre, Lek, Nebay, Swiz, Sowat, AstroŒuvre de Katre, Lek, Nebay, Swiz, Sowat, Astro.

Les graffitis à Paris sont traditionnellement peints dans les tunnels du métro et dans les terrains vagues, particulièrement à Stalingrad (pas loin de République), mais maintenant on en trouve aussi dans les institutions et les galeries d’art. Peux-tu nous en dire un peu plus sur cette évolution ?

Quelques expositions de graffiti ont été soutenues par des institutions ou des galeries d’art dès le début mais depuis 10 ans, cette relation a gagné en force. Pour la majeure partie des artistes graffiti, cependant, ça n’a rien changé. Il y a beaucoup d’artistes que ça n’intéresse pas. Ceux qui essaient d’en faire une carrière ont eu à s’adapter à un nouveau monde, avec ses propres lois. Exposer des graffitis dans une galerie doit être fait de manière intelligente, pas comme quelque chose de spectaculaire, ou comme un produit. Les artistes qui veulent prendre part à ce jeu doivent penser davantage à ce qu’ils font, à propos du fait de peindre dans la ville, et trouver une nouvelle manière d’exposer et de l’expliquer. Si tu es focalisé sur ton style, tu n’es pas dans l’art : tu es bon pour trouver une petite galerie qui essaie uniquement de vendre des toiles colorées à des gens stupides sans culture du graffiti ni de l’art.

graffiti Place de la RépubliqueGraffiti sur la statue de la Rébublique.graffiti Place de la République Seth, Nebay, Kanos, Astro Œuvre de Steh, Nebay, Kanos, Astro.

Peux-tu expliquer le lien entre les artistes qui ont été invités à travailler sur ce projet et le système utilisé pour l’entrelacement de tous ces travaux disparates ?

Katre et la galerie Wallworks sont à la base de ce projet. Ils ont demandé à la team FrenchKiss (composée de Lek, Hobz, Liard, Swiz, Alëxone, Sowat et moi-même) de peindre le mur, en rassemblant plusieurs artistes de générations différentes. J’ai l’habitude de peindre dans la rue illégalement avec le collectif FrenchKiss, le plus souvent dans le style abstrait, freestyle et dans l’improvisation, où tout le monde mélange son travail avec celui des autres. Pour ce mur, nous avons dessiné quelque croquis pour donner à chacun son propre espace de travail. Chacun fait son propre truc et ensuite nous essayons de mélanger nos styles en entrelaçant nos travaux. Finalement le résultat n’est pas très « FrenchKiss »,  mais plutôt un mélange entre différents styles et le graffiti classique.

graffiti Place de la République liberte expression Depuis l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier, la statue a été utilisée pour afficher un éventail du graffiti, évoquant principalement la liberté d’expression.graffiti Place de la République Legz, Sowat, Swiz, Lek Œuvre de Legz The Spaghettist, Sowat, Swiz, Lek.

Pourquoi es-tu connu comme Legz The Spaghettis et peux tu nous en dire un peu plus sur ta relation avec la peinture en extérieur opposée à celle sur toile ?

Mon travail est focalisé sur la peinture dans les endroits abandonnés, donc je n’ai pas beaucoup de temps pour peindre des toiles. Mon travail se centre sur des liens avec l’architecture. J’aime faire partie de l’histoire d’un lieu, d’un immeuble ou d’une usine juste avant sa destruction, être une partie de la vie d’une ville, révéler le passé par la peinture. Donc quand je peints sur une toile, il manque quelque chose. Ça devient juste un exercice de style. Comme je l’ai dit plus tôt dans l’interview à propos d’être uniquement focalisé sur le style.

graffiti Place de la République charlie hebdo graffiti Place de la République Arnaud Liard, Popay, Hoctez Œuvre d’Arnaud Liard, Popay, Hoctez.Je suis charlie graffiti Place de la République stencil pochoir Pochoir Je suis Charlie sur la statue de la République.Place de la République graffiti Lek, Arnaud Liard, Sowat, Swiz, Nebay Cafe de Monde et Média Œuvre de Lek, Arnaud Liard, Sowat, Swiz, Nebay.

Cafe de Monde et Média graffiti Place de la République Underground Paris Liste des artistes participants à l’œuvre sur les quatre murs entourant le Café Monde et Médias.

Charlie Hebdo demonstration Place de la RépubliqueManifestation sur la Place de la République, après les meurtres perpétrés contre Charlie Hebdo en janvier de cette année.

Pour découvrir plus sur la culture française et le street art, nous vous recommandons de lire Spraymium Magazine, édité par Nicolas Gzeley.

Posted on

Graffiti at Place de la République

Graffiti Place de la République Cafe de Monde et Média The Place de la République acts a focal point for the local and city-wide community, and visiting tourists, and is a popular place for skateboarders, musicians, and the homeless.

At Place de la République, after an accidental fire ruins the newly built Cafe Monde et Média, a three-metre high hoarding is erected which a select group of established Parisian graffiti artists are invited to decorate. The order from the Mairie de Paris is that the decorations should be apolitical.

We’ve juxtaposed photos of these sanctioned artworks, and an interview with one of the participating artists – and veteran graffiti journalist – Nicolas Gzeley, editor of Spraymium Magazine, with images of the politicised messages graffitied onto the Statue de la République, itself.

graffiti Place de la République Alëxone, Hobz, Sowat, Nebay Work by Alëxone, Hobz, Sowat, Nebay on hoardings placed around the Cafe Monde et Médias, Place de la République.

What is the difference between graffiti and street art?

Graffiti and street art are two different worlds with strong connections. Many graffiti artists of my generation, including me, feel like they’re between these two worlds. To me, the main difference is that graffiti imposes itself, no matter what. It’s about freedom, about painting or writing something, and the, “I don’t care what you think if you’re not a writer, you can like it or not”. Street Art is more about proposing, questioning or seducing people. Graffiti writers paint with a competitive mindset. Street artists paint for people, the only competition for street artists is how many Likes they get on Facebook or Instagram. Although, certainly, this can be true for graffiti writers, too. I’m not trying to oppose graffiti and street art, I like both, and I hate both. The artists who have painted these walls are all from the ‘graffiti culture’.

Why do graffiti artists often feel the need to paint public and private property illegally?

Many artists on this wall at République still paint illegally, some of them still paint in a hardcore way [street bombing] others paint illegally, but nicely. Painting illegally guarantees the freedom to paint what you want, as opposed to commissioned walls where you have to paint what’s asked of you. Many of us have been painting for more than 20 years, and it’s about passion, so we don’t want to be told what to paint. In this case, the illegal way is still the best way, until someone asks you to paint a wall legally and guarantees you total freedom, but this rarely happens. Usually, when someone asks you to paint a wall, they have something to say to you about the piece you should paint.

graffiti Place de la République Je suis charlie Charlie HebdoPosters in support of Charlie Hebdo, and the cartoonists who were killed in the attacks, pasted onto the Statue de la République.graffiti Place de la République Katre, Lek, Nebay, Swiz, Sowat, AstroWork by Katre, Lek, Nebay, Swiz, Sowat, Astro.

Graffiti in Paris has traditionally been painted in the metro tunnels and wastelands, especially at Stalingrad (near République), but now it’s also being done with the support of institutions such as the Paris townhall, and private art galleries. Can you tell us a bit about this evolution.

Some Graffiti shows have been supported by institutions or private galleries since the beginning. Over the last decade the affiliation has gained strength, but for most graffiti writers it doesn’t change anything. For many writers, they just don’t care. Artists who are trying to do it as a career have to adapt themselves to a new world, the art world, with its own rules. Showing graffiti in a gallery setting has to be done in an intelligent way, not as something spectacular, nor just as a product. Writers who want to play this game have to think more about what they are doing, about the act of painting in the city, and finding new ways to show and explain that. If you’re only focused on your style, you’re not about the art ; you’re better off  finding a cheap gallery which is only trying to sell colourful canvases to stupid people without any knowledge of graffiti culture or art culture.

graffiti Place de la RépubliqueGraffiti on the Statue de la République.graffiti Place de la République Seth, Nebay, Kanos, Astro  Work by Seth, Nebay, Kanos, Astro.

Can you explain the link between the artists who have been invited to work on this project, and the system used for interlacing all the disparate works.

Katre and the Wallworks gallery are at the root of this project. They asked the FrenchKiss team (including Lek, Hobz, Liard, Swiz, Alëxone, Sowat and me) to paint the wall, bringing together different writers from different generations. The FrenchKiss collective is used to painting in the streets, illegally, mostly in an abstract way, freestyling, improvising; everyone mixes their work with the others. For this wall, we drew some shapes to give each writer their own space. Everyone did their own thing and then we all tried to mix our styles by interlacing our work. Finally, the result is not very “FrenchKiss”, rather a blend between different styles and a classic graffiti jam.

graffiti Place de la République liberte expression Since the Charlie Hebdo attack in January the statue has been used to display a spectrum of graffiti mainly relating to freedom of expression.graffiti Place de la République Legz, Sowat, Swiz, Lek Work by Legz The Spaghettist, Sowat, Swiz, Lek.

Why are you known as Legz The Spaghettist ? And can you tell us a little about your relationship to painting in the outdoors as opposed to on canvas ?

My work is focused on painting in abandoned places, so I don’t have much time to paint many canvases. My work is about connecting with architecture, being a part of the history of a place, a building or a factory just before its destruction, being a part of the life of the city, revealing the past through painting. So when I paint on a canvas, something is missing, it becomes focused just on style, like I said earlier in the interview.

graffiti Place de la République charlie hebdo graffiti Place de la République Arnaud Liard, Popay, Hoctez Work by Arnaud Liard, Popay, Hoctez.Je suis charlie graffiti Place de la République stencil pochoir “Je Suis Charlie stencil” on the Statue de la République.Place de la République graffiti Lek, Arnaud Liard, Sowat, Swiz, Nebay Cafe de Monde et Média  Work by Lek, Arnaud Liard, Sowat, Swiz, Nebay.

Cafe de Monde et Média graffiti Place de la République Underground Paris List of participating artists with work on the four walls surrounding the Café Monde et Médias.

Charlie Hebdo demonstration Place de la RépubliqueDemonstrations at Place de le République, following the Charlie Hebdo murders in January of this year.

To discover more on French graffiti and street art culture, we recommend reading Spraymium Magazine, edited by Nicolas Gzeley.

Posted on

Graffiti au Canal de l’Ourcq

Canal l'Ourcq Dacruz graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris

Ancien lieu de stockage de grains et de farine, les Magasins Généraux qui se trouvent à Pantin le long du Canal de l’Ourcq furent un point central pour les locaux et pour les artistes urbains ces sept dernières années. Les artistes de la nouvelle édition de L’été du Canal Art of Popof, Da Cruz, Marko et leurs invités ont eu carte blanche pour peindre les deux immenses entrepôts.

Les Magasins Généraux ont même leur propre site dédié, mettant en scène un scénario interactif nous permettant de réaliser nos propres œuvres d’art.

Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisLes entrepôts de la vieille Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris situés rue Ernest Renan, 93500 Pantin

Monsieur Chat, Da Cruz and Art of Popof Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris

Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris

Monsieur Chat and Art of Popof Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisLes street artistes parisiens Monsieur Chat (à gauche) et Art of Popof

Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris Marko93 DaCruz Art of Popof Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisDacruz Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisŒuvre de Da Cruz, l’un des artistes invités

Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisCanal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisDacruz, art of popof, Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisHash Gang crew, Kuma, Moose, Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisCanal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris    Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris  Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris    Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative Paris  Canal l'Ourcq graffiti Magasins Généraux PoDaMa collective Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris à Pantin for l’ete-du-canal - Alternative ParisLa face nord des entrepôts

—-

Si vous souhaitez en apprendre davantage sur l’histoire du graffiti à Paris, de ses débuts dans les terrains vagues abandonnés de Stalingrad à ses adaptations actuelles, vous pouvez lire l’interview de Karim Boukercha sur Télérama.